Appel à contributions – Revue « Regards » n° 38

(Re)construire le champ des études théâtrales irakiennes : histoires, institutions, circulations

Présentation

La recherche consacrée au théâtre arabe s'est souvent concentrée sur les pratiques ayant émergé en Égypte, au Levant et, plus récemment, en Afrique du Nord, laissant d'autres traditions dramatiques de la région relativement peu étudiées. Le constat selon lequel la genèse du théâtre arabe a eu lieu dans des villes de la Méditerranée orientale, comme Le Caire, Beyrouth, Damas ou Alexandrie, durant la Nahda, a, jusqu'à présent, profondément façonné ce champ académique. Cette idée a également déterminé ce qui pouvait faire l'objet d'études spécifiques, contribuant ainsi à l'état actuel de la recherche sur telle ou telle autre tradition théâtrale. Plus généralement, à cet égard, on peut citer les mots de Khalid Amine et Marvin Carlson, qui affirment que :

There is no disputing the central role played by Egypt and Syria in the development of modern Arabic theatre, nor of the continuing dominance of Egypt within the Arab theatre world, but the almost exclusive attention to Egypt among the few English-language studies of Arab theatre constitutes almost as serious a misrepresentation of this subject as the long-practiced total exclusion of Arab theatre from so-called world theatre histories. (2012: 1-2)

Dans ce cadre général, on peut noter que le théâtre irakien est l'un des plus négligés, non seulement dans les études sur le théâtre arabe, mais aussi, plus largement, dans les études culturelles portant sur la région. Alors que ces études ont constamment ignoré la production culturelle irakienne, le théâtre en est l'une des manifestations les moins étudiées, malgré quelques exceptions (al-Mafraǧī, 1965 ; al-Zubaydī, 1966 ; al-Ṭālib, 1971 ; Sef Abdil Kader, 1995 ; ʿAbd al-Ḥamīd, 2013). Trop souvent, les praticiens du théâtre ont été exclus du récit académique sur l'émergence de l'intelligentsia en Irak, même si le théâtre à l'italienne existait déjà dans le pays au début du XXe siècle. La plupart des anthologies qui ont archivé, traduit ou historicisé la production culturelle irakienne se sont concentrées uniquement sur la poésie, le roman et la nouvelle, en ignorant les pièces et d'autres formes de production dramatique. Celles-ci n'ont été prises en compte en Europe et en Amérique du Nord que dans deux ouvrages récemment édités par Amir Al-Azraki, James Al-Shamma et Jeff Casey (2017, 2025), et, avant eux, dans un chapitre publié par Salih J. Altoma (2010). Plus encore, la genèse du théâtre, son développement ainsi que ses liens avec d'autres formes de production culturelle, telles que la littérature ou les arts visuels, n'ont jamais été pleinement étudiés dans le contexte de l'Irak moderne et contemporain.

Les rares études qui se sont penchées sur le développement du théâtre irakien réduisent sa genèse aux pratiques performatives mises en place par la communauté chrétienne, occultant d'autres formes et types de performances apparus au début du XXe siècle, notamment dans les clubs culturels, le théâtre scolaire et les troupes itinérantes. Ce n'est que depuis 2016 qu'Ali Al-Rubai, professeur à la Faculté des beaux-arts de l'Université de Babylone, propose de considérer 1874 comme l'année exacte de la naissance du théâtre irakien. Depuis les années 1950, la recherche sur ce théâtre a relayé l'affirmation erronée selon laquelle il aurait émergé pour la première fois en 1880, notamment à travers les travaux du prêtre dominicain et poète Hanna Habash, qui fut particulièrement actif à Mossoul durant cette période. Cet exemple montre à quel point l'étude de l'histoire culturelle irakienne demeure marquée par un manque d'informations, voire par des idées reçues. L'absence de sources primaires et secondaires, ainsi que les difficultés d'accès à celles-ci, a également rendu la recherche sur le théâtre irakien particulièrement difficile, notamment dans un pays qui, jusqu'à récemment, a simplement été appréhendé comme une « zone de conflit ».

Depuis l'invasion et l'occupation états-uniennes (2003), l'instabilité politique a profondément transformé le paysage culturel en Irak. Cette instabilité a également façonné l'intérêt que les chercheurs portent au pays. L'Irak a été un laboratoire ouvert pour de nombreuses théories et hypothèses développées en Europe et aux États-Unis dans les études stratégiques, de genre, d'économie politique, de gouvernance et de bien d'autres champs académiques, orientant l'attention des chercheurs vers l'exploration des dynamiques politiques et sociales et laissant de côté la production culturelle, en particulier le théâtre. Nous estimons que ce constat place également les études sur le théâtre irakien dans une lutte continue pour émerger en tant que champ de recherche autonome, tant dans les pays arabes que dans les milieux universitaires européens et nord-américains. Ainsi, l'un des principaux objectifs de ce numéro spécial est de contribuer à (re)construire un tel champ de recherche, tout en examinant de manière critique les catégories à travers lesquelles le théâtre irakien est appréhendé (« théâtre populaire » contre « théâtre sérieux » / « théâtre élitaire » contre « théâtre commercial » / « théâtre de l'intérieur » contre « théâtre de l'extérieur »), tout comme les rapports de pouvoir qui le traversent, y compris ceux entre praticiens et chercheurs.

Pour ce faire, nous lançons un appel à contributions à l'intention de chercheurs issus de pays, de disciplines et de trajectoires variés. Nous souhaitons également mobiliser divers outils épistémologiques susceptibles de nous permettre d'appréhender le théâtre irakien sous des angles hétérogènes et à travers de multiples perspectives critiques. Ce numéro spécial vise à attirer l'attention sur la diversité des approches possibles pour l'étude du théâtre irakien. Nous invitons donc les spécialistes du théâtre arabe, les historiens de la culture, les traducteurs, les praticiens et les artistes de théâtre à y contribuer, en prenant en compte, entre autres, les questionnements suivants :

  • Quels sont les principaux défis méthodologiques dans l'étude du théâtre irakien ?
  • Comment ce théâtre est-il étudié, appréhendé, catégorisé à l'heure actuelle ? Et pourquoi ?
  • Comment peut-on contribuer à l'émergence d'un champ d'étude autonome consacré au théâtre irakien ?
  • Comment ce théâtre est-il produit aujourd'hui ? Quelles sont ses conditions de production ?
  • Comment des événements sociopolitiques, tels que les sanctions internationales, l'invasion et l'occupation américaines, ont-ils affecté la production et la circulation du théâtre irakien ?
  • Quelle est l'infrastructure matérielle et immatérielle de ce théâtre ? Comment a-t-elle évolué depuis son émergence ?
  • Quels sont les enjeux et les spécificités de la production théâtrale irakienne en diaspora ?
  • Comment le théâtre irakien circule-t-il hors d'Irak ? Qu'est-ce que cela veut dire aujourd'hui de traduire des pièces produites en Irak ? Existe-t-il un marché pour ces traductions ?
  • Quelle est la réception de ce théâtre et, plus largement, de l'Irak sur les scènes arabes, européennes et nord-américaines ?
Soumission

Les auteurs souhaitant soumettre un résumé (en anglais, en français ou en arabe) sont invités à l'envoyer aux adresses électroniques suivantes avant le 17 juillet 2026 :

hadeel.abdelhameed1@monash.edu
antonio.pacifico@univ-lyon3.fr
monica.ruocco@unior.it
regards@usj.edu.lb

Ou via la plateforme Digital Commons.

Les auteurs doivent fournir les éléments suivants :

  • Un résumé de l'article (environ 500 mots)
  • 5 à 10 mots-clés
  • Une bibliographie indicative
  • Une courte biographie (environ 100 mots)

Les résumés seront examinés par les éditeurs invités, Hadeel Abdelhameed, Antonio Pacifico et Monica Ruocco. Les auteurs recevront une réponse avant le 31 juillet 2026. La date limite de soumission de l'article (environ 7 000 mots) est fixée au 15 novembre 2026.

Dates importantes
  • Soumission du résumé : 17 juillet 2026
  • Réponse reçue : 31 juillet 2026
  • Soumission de l'article (≈ 7 000 mots, bibliographie non comprise) : 15 novembre 2026
  • Date de publication : Mars 2027
Références

Al-Azraki, A. & Casey J. 2025. Contemporary Plays from Iraq: Volume II. London–New York: Bloomsbury.
Al-Azraki, A. & Al-Shamma, J. 2017. Contemporary Plays from Iraq. London–New York: Bloomsbury.
Amine K. & Carlson, M. 2012. The Theatres of Morocco, Algeria and Tunisia: Performance Traditions of the Maghreb. UK: Palgrave Macmillan.
Sef Abdil Kader, M. 1995. Le théâtre en Irak : histoire et changements, crises, mutations, PhD Thesis, Paris 7.

Références en arabe

الربيعي، ع. م. ه. ٢٠١٦. المسرح المسيحي في العراق. الحلة: مؤسسة الصادق الثقافية
الزبيدي، ع. ١٩٦٦. المسرحية العربية في العراق. القاهرة: جامعة الدول العربية
الطالب، ع. ١٩٧١. المسرحية العربية في العراق. النجف: مكتبة النعمان
المفرجي، أ. ف. ١٩٦٥. الحركة المسرحية في العراق. بغداد: مطبعة النعمان
عبد الحميد، س. ٢٠١٣. المسرح العراقي في مئة عام. بغداد: وزارة الثقافة