Depuis près d'un siècle, les festivals internationaux de cinéma occupent une place déterminante dans la circulation mondiale des cinémas du Moyen-Orient. Les imbrications entre les festivals et le cinéma de la région remontent au moins à 1946, année où le film égyptien Dunia (réal. Mohammad Karim, 1946) fut projeté lors de la première édition complète du Festival de Cannes. Depuis, les films issus du monde arabe, d'Iran et de Turquie se sont imposés comme des piliers du circuit festivalier, présentés en avant-première et projetés dans les cinq grands festivals (Berlin, Cannes, Sundance, Toronto et Venise), ainsi que dans des manifestations de moindre envergure à travers le monde. Les films du Moyen-Orient qui parviennent à s'inscrire dans le circuit festivalier mondial bénéficient d'une visibilité accrue, d'une reconnaissance institutionnelle et, potentiellement, de contrats de distribution internationale lucratifs, autant d'éléments qui favorisent une diffusion plus large, un prestige rehaussé et un engagement plus profond des publics. Pour les cinéastes issus de marchés restreints tels que le Liban, les festivals sont indispensables afin de pallier les limites en ressources financières (Mouawad, 2020) ; pour celles et ceux qui opèrent au sein d'industries étroitement régulées, comme en Iran, ils offrent l'occasion de projeter des films qui ne recevraient pas autrement d'autorisation de diffusion nationale (Farahmand, 2002) ; et pour les cinéastes travaillant sous occupation, à l'instar des Palestiniens, ils constituent une opportunité singulière d'accéder à une reconnaissance nationale qui demeure impensable dans le cadre des institutions géopolitiques normatives (Cable, 2025).
Toutefois, ces opportunités s'accompagnent également de limites. Un riche corpus de travaux critiques (notamment de Valck, 2007 ; Wong, 2011) a démontré que les festivals internationaux de cinéma, parce qu'ils opèrent au croisement du commerce, de la cinéphilie et du politique, restreignent la circulation du cinéma mondial autant qu'ils la rendent possible. En privilégiant certains styles, en consacrant des cinéastes triés sur le volet et en capitalisant sur un multiculturalisme libéral, les festivals internationaux déterminent en définitive ce qui est autorisé à circuler à l'échelle mondiale. En tant que nœuds cruciaux d'un vaste réseau de distribution formelle mû par la recherche du profit, ils fonctionnent comme d'importants gardiens du seuil (gatekeepers), n'autorisant le passage que d'un nombre restreint de films tout en barrant la route à bien d'autres. Les chercheurs ont été particulièrement attentifs aux dynamiques de pouvoir asymétriques entre les festivals du Nord global et les cinémas du Sud global (par ex. Falicov, 2010 ; Kim, Iordanova et Berry, 2015). Ces dynamiques instaurent ce que d'aucuns ont qualifié de rapport néocolonial, dans lequel les dispositifs de financement et les systèmes de reconnaissance imposent une esthétique homogénéisée au service des festivals occidentaux et de leurs publics (Schoonover et Galt, 2016). Si cette critique demeure fondamentale, des travaux plus récents (par ex. Barker, 2024) préconisent également de dépasser le cadre néocolonial afin d'appréhender la relation entre les festivals du Nord global et les cinémas du Sud global à travers les prismes de la collaboration, de la coproduction et de l'opportunité.
Ce numéro spécial de Regards prolonge ces débats critiques en interrogeant les diverses dimensions des rapports entre festivals de cinéma et cinémas du Moyen-Orient, tout en cherchant à consolider les recherches croissantes consacrées à ce champ. Cet appel à contributions intervient à un moment où la scène festivalière connaît, dans la région, une transformation considérable, marquée notamment par la prolifération de festivals locaux à travers le monde arabe, l'Iran et la Turquie. L'essor de manifestations d'envergure telles que le Red Sea International Film Festival complique en particulier les distinctions commodes entre Nord global et Sud global, et nous invite, en tant que chercheurs critiques, à réfléchir au rôle des festivals dans les entreprises d'image de marque (national branding), ainsi que dans la circulation régionale de la culture, du capital et du prestige. Étudier la portée des festivals de cinéma pour les cinémas moyen-orientaux suppose bien davantage que de retracer le parcours des films à travers les festivals européens et nord-américains ; cela exige également une attention soutenue au rôle des festivals locaux dans la circulation du cinéma mondial, la construction des publics, l'encouragement des cultures cinématographiques et la contribution aux débats politiques. À la lumière de ces transformations, Regards sollicite des propositions d'articles portant sur les axes suivants, ou sur tout autre sujet relevant de la thématique plus large « Festivals de cinéma et cinémas du Moyen-Orient » :
- Histoires de festivals de cinéma spécifiques de la région
- Rapports entre festivals et industries cinématographiques locales
- Questions relatives au travail et à l'économie politique (néolibéralisme, mondialisation, etc.) des festivals de cinéma
- Esthétiques et styles des films « de festival » moyen-orientaux
- Rôle des festivals dans la construction de solidarités politiques et la mise en œuvre d'engagements militants
- Publics, réception et cinéphilie festivaliers dans la région
- Place du cinéma moyen-oriental dans la programmation, la curation et la médiation (outreach) des festivals internationaux
- Rôle des festivals en tant que producteurs, financeurs et formateurs, et incidences sur les pratiques cinématographiques locales
- Portée des festivals de cinéma dans la configuration des études d'histoire et de théorie du cinéma dans la région
Les auteurs et autrices souhaitant soumettre une proposition (en français, en anglais ou en arabe) sont invités à l'adresser avant le 20 juin 2026 par l'un des deux canaux suivants :
- Par courriel : regards@usj.edu.lb
- Via la plateforme Digital Commons : Soumettre un article
Merci de fournir les éléments suivants :
- Un résumé de l'article (environ 500 mots)
- 5 à 10 mots-clés
- Une bibliographie indicative succincte
- Une brève notice biographique universitaire (environ 100 mots)
Les résumés seront examinés par le comité de rédaction, et les auteurs recevront une réponse avant le 30 juin 2026. La date limite de soumission de l'article (environ 7 000 mots) est fixée au 1er septembre 2026.
Bibliographie- Barker, T. (2024). Reshaping production practices: European film festivals, new Indonesian cinema, and the creative producer. New Review of Film and Television 22(1), 556-576.
- Baroody, M. & Kozberg, K. (2021). The politics of collective programming and the virtual Arab film festival. Framework: The journal of cinema and media 62(2), 274-297.
- Cable, U. (2025). Mainstreaming Palestine: Cinematic activism and solidarity politics in the United States. University of Minnesota Press.
- de Valck, M. (2007). Film festivals: From European geopolitics to global cinephilia. Amsterdam University Press.
- Falicov, T. (2010). Migrating from south to north: The role of film festivals in funding and shaping global south film and video. In G. Elmer, C.H. Davis, J. Marchessault, and J. McCullough (Eds.) Locating migrating media. (pp. 3-21). Lexington Books.
- Farahmand, A. (2002). Perspectives on recent (international acclaim for) Iranian cinema. In R. Tapper (Ed.) New Iranian cinema: Politics, representation, and identity. (pp. 86-108). I.B. Tauris.
- Kim, D., Iordanova, D. & Berry, C. (2015). The Busan international film festival in crisis or, what should a film festival be? Film Quarterly 69(1), 80-89.
- Mouawad, W. (2020). Lebanese cinema and the French co-production system: The postcard strategy. In T. Ginsberg and C. Lippard (Eds.). Cinema of the Arab world: Contemporary directions in theory and practice. (pp. 71-86). Springer International Publishing.
- Saglier, V. (2014). Unstable and sustainable: The film festival institution and the case of the Franco-Arab Film Festival in the Occupied Palestinian Territories. Transnational Cinemas 5(1), 41-56.
- Van de Peer, S. (2021). Arab documentary landscapes: Transnational flow of solidarity at festivals. In V. Shafik (Ed.) Documentary filmmaking in the Middle East and North Africa. (pp. 153-176). American University in Cairo Press.
- Wong, C.H. (2011). Film festivals: Culture, people, and power on the global screen. Rutgers University Press.
