Subsidence : la mémoire inquiète des épaves urbaines
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Mots-clés

Subsidence
Résilience
Épaves urbaines
Mémoire inquiète
Mémoire collective
Traces mnésiques
Traces urbaines

Comment citer

AMMOUN, C. (2026). Subsidence : la mémoire inquiète des épaves urbaines. InteraXXIons, (5), 13-37. Consulté à l’adresse https://journals.usj.edu.lb/interaxxions/article/view/1614

Résumé

À Beyrouth, ville marquée par des décennies de conflits et de crises, la mémoire collective demeure éclatée, prise entre des récits concurrents et l’absence de politique mémorielle unifiée. Cet article interroge le rôle des épaves urbaines de Beyrouth dans la structuration et la transmission de cette mémoire inquiète. S’appuyant sur la notion de cadres sociaux de Maurice Halbwachs, il postule que, faute de récit national cohérent, ces traces urbaines deviennent les supports d’une mémoire informelle ancrée dans l’espace.

À travers l’analyse de six lieux emblématiques (la Tour Murr, le Holiday Inn, l’Œuf du City Center, Dalieh, le siège d’Électricité du Liban, les silos du port), l’article met en lumière la manière dont ces épaves urbaines agissent comme des marqueurs mnésiques puissants. Ces ruines contemporaines sont porteuses d’une mémoire inquiète, c’est-à-dire n’appartenant ni à la mémoire historique écrite et documentée ni à la mémoire collective construite comme un narratif.

Ces six épaves beyrouthines, ni muséifiées ni effacées, agissent comme des mémoriaux de facto, investis par les habitants, les artistes et les militants. Elles deviennent des dispositifs cognitifs collectifs dans une sorte de ville cerveau où les souvenirs s’inscrivent physiquement dans l’espace urbain. En tant que témoins d’une histoire récente, elles incarnent un passé traumatique non résolu.

Face à l’échec de la résilience comme cadre d’analyse, souvent invoquée au Liban comme une capacité à tenir malgré tout, l’explosion du Port de Beyrouth le 4 août 2020, constitue un point d’inflexion majeur ouvrant la voie à d’autres narratifs, tels que celui de la subsidence. Emprunté à la géologie, ce terme désigne un affaissement lent et irréversible des sols. Appliqué au champ social, il permet d’analyser des adaptations pathologiques qui, tout en donnant l’illusion de la continuité, prolongent et aggravent les déséquilibres structurels. Le cas du secteur électrique beyrouthin illustre cette logique : derrière le retour apparent de la lumière en 2022, c’est l’économie parallèle, polluante et clientéliste des groupes électrogènes privés qui s’est généralisée.

Si les épaves beyrouthines en offrent une expression localisée, le concept de subsidence permet également d’éclairer des dynamiques globales : changement climatique, érosion de la biodiversité, affaiblissement des institutions démocratiques, prolifération de la désinformation, ou encore muséification et standardisation des centres-villes sous l’effet du capitalisme immobilier. La subsidence devient ainsi un outil analytique pour penser les formes d’usure lente, de déséquilibre accumulé et d’adaptation pathologique qui marquent notre présent à l’échelle mondiale.

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